CIU - Cercle Inter Universitaire




 

Edito de Pierre Chastanier : Il suffit de « casser » le pont !


Tout le monde se souvient de la chanson de Georges Brassens « Il suffit de passer le pont » mais ici c’est d’aventure nucléaire qu’il s’agit.

J’ai coupé les infos hier soir en entendant sur une chaîne TV un Général français particulièrement stupide prétendant que si on détruisait le pont reliant la Crimée à la Russie ce serait une telle humiliation pour Poutine qu’elle déclencherait sa perte !

Or c’est malheureusement le contraire qui risque de se produire.

Un autre questionnait : Que dirions-nous si c’était l’Alsace-Lorraine qui étaient envahie ?

Or, on comprend que si pour les Ukrainiens l’Alsace-Lorraine c’est le Donbass, pour les Russes la Crimée c’est aussi leur Alsace-Lorraine. Une frappe sur le pont d’où qu’elle vienne ne fera paradoxalement que les rassembler autour de Poutine et non précipiter sa chute. 

Ce peuple a tellement souffert depuis la Révolution de 1917 qu’il a besoin pour sa fierté nationale d’un semblant de victoire ou au moins de l’absence d’une défaite écrasante.

Pour le peuple russe ce n’est pas contre les Ukrainiens qu’ils se battent mais contre un Occident dominé par les USA qui les rejette.

Bien sûr il y a eu tant de dégâts en Ukraine et tant de morts dans les deux camps qu’il est urgent que des esprits éclairés se lèvent pour crier « Halte au feu » et même si on comprend le besoin de vengeance des Ukrainiens ce n’est pas leur jubilation affichée qui permettra l’arrêt des combats.

Poutine ne peut pas gagner sauf à déclencher un cataclysme nucléaire mais pour sa survie, il ne peut pas totalement perdre et si la perte du Donbass peut être envisagée par le Kremlin, ce ne sera sans doute pas le cas pour la Crimée.

Un peu d’histoire : Après de sanglantes batailles au cours de la seconde guerre mondiale la Crimée est reprise par l’Armée rouge à la Wehrmacht, puis, en 1954, à l’occasion du 300ème anniversaire de la réunification de la Russie et de l’Ukraine, l’oblast de Crimée est offert par Nikita Khrouchtchev à la République soviétique d’Ukraine (partie intégrante de l’URSS)

Lors de la chute de l’Union Soviétique, en 1991, la Crimée, peuplée presque exclusivement de russophones se proclame immédiatement indépendante puis après de longues négociations finit par accepter d‘être rattachée à l’Ukraine en échange d’une très large autonomie.

Malgré cela, le bras de fer entre pro-russes de Crimée et Ukrainiens se propage, dès 1995, au reste de l’Ukraine et le Parlement de Crimée vote des lois constitutionnelles qui seront aussitôt contestées par les autorités de Kiev.

Les troubles ne datent donc pas d’hier.

En 2006, le débarquement de matériel militaire américain dans un port de Crimée, autorisé par le Président Iouchtchenko, ravive fortement les tensions avec la Russie d‘autant que l’Ukraine n’étant pas membre de l’OTAN ne peut justifier cette ingérence.

La révolution du Maïdan va exacerber les tendances séparatistes pro-russes en Crimée et le Parlement de Crimée refusera en 2014 de reconnaître les nouvelles autorités du pays dont le premier acte fut stupidement de supprimer la langue russe comme langue officielle dans un territoire peuplé à 85% de Russes ! (Imaginons ce qui se passerait si on interdisait la langue Corse…en Corse !)

Ainsi la Crimée dès 2014 après un référendum d’autodétermination va proclamer son indépendance et demander son rattachement à la Fédération de Russie.

On aurait pu en rester là d’autant que les résultats de ce référendum ont été alors corroborés par un sondage américain Gallup mais une majeure partie de la communauté internationale ne le reconnaîtra pas (contrairement au Kosovo) et comme à la suite de la Crimée les oblasts russophones de l’Est ukrainien vont faire eux-aussi sécession, ce sera le début de la guerre du Donbass.      

La guerre actuelle entre Ukrainiens et Russes a donc commencé par une guerre interne entre le gouvernement ukrainiens et les séparatistes pro-russes du Donbass (Donetsk et Lougansk) qui de 2014 à février 2022 a tout de même causé la mort de 13.000 personnes (dont 4100 du côté des forces ukrainiennes) et le déplacement de 1.5 millions réfugiés.

Jamais les troupes ukrainiennes n‘ont tenté la moindre attaque contre la Crimée dont la population encore aujourd’hui reste profondément russe.

Ah ! Si l’ONU était capable de faire appliquer le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et sous son contrôle armé de s’assurer de l’authenticité des scrutins, bien des guerres seraient évitées !   

Pour faire cesser le conflit et après un premier échec, les Accords de Minsk II conjointement garantis par la France et l’Allemagne sont signés en février 2015 en présence de Porochenko, Président de l’Ukraine et Vladimir Poutine, Président de la Fédération de Russie prévoyant un règlement global du conflit, réitéré en 2019 en présence du nouveau Président Ukrainien Zelensky.

Mais de 2019 à 2022 une augmentation accrue des incidents armés oppose les forces ukrainiennes dans les Républiques du Donbass aux forces pro-russes, assistées par des miliciens russes (les petits hommes verts) chacun rejetant sur l’autre la responsabilité devant des garants (France et Allemagne) bien peu actifs !

On connaît la suite !

Comment forcer des peuples séparés par l’histoire et par la langue à vivre ensemble s’ils ne le veulent pas ?

En quoi une partition du pays serait-elle plus grave que la situation actuelle et ses risques mortels ?

Pourquoi USA, UE, Ukraine et Russie ne peuvent-elles décider comme je le répète depuis des mois de cesser les combats sous les conditions suivantes :

·        La Russie se retire des ex-Républiques séparatistes du Donbass

·        L’Occident arrête d’armer l’Ukraine sauf nouvelle incursion des troupes russes sur leur territoire

·        Les casques bleus gardent les frontières jusqu’à la reconstruction du pays

·        La Russie livre gratuitement gaz et pétrole comme dette de guerre à hauteur des dégâts en échange de l’arrêt des sanctions internationales (l’équivalent par exemple d’1 an de production soit environ 100 milliards de dollars répartis sur 5 ans soit 20 milliards par an)

·        L’ONU reconnaît le retour de la Crimée à la Fédération de Russie

·        Un référendum est organisé au Donbass après 3 ans de retour au calme avec 3 choix possibles, Indépendance, Retour à l’Ukraine, Adhésion à la Fédération de Russie

·        Une conférence sur la sécurité en Europe est organisée entre USA, UE et Russie

·        Une coopération énergétique à long terme est enfin établie

A moins que les USA livrent aux Ukrainiens des missiles de longue portée capables de « casser le pont » et que par réciprocité les Russes envoient une bombe nucléaire tactique sur Kharkiv !
Pierre Chastanier