Grande Loge des Cultures et de la Spiritualité




 

Féminin-Masculin dans les Loges de toujours


Cet article est publié dans le cadre
de la
Lettre GLCS d'avril 2021 (#45)

Première partie

Si le mouvement pour l'égalité des droits entre hommes et femmes a été initié en Europe par les Lumières, les actes peinèrent   à suivre les déclarations de principe. Les maçons à la suite de d'illustres hommes comme Newton ou Désagulier furent si pétris du patriarcat de l'élite que finalement les exceptions n'eurent lieu qu'à la marge. 

Si les exceptions confirment la règle, les femmes exceptionnellement présentes dans ces regroupements claniques confirment la règle qu'elles n'y étaient pas prohibées. La société leur en barrait l'accès après d'ailleurs qu'au Haut Moyen-Âge elles aient occupé des fonctions importantes. Malheureusement le divorce se consomma entre l'égalité de principe et sa transformation en interdiction des femmes dans la règle obédientielle.

A cet égard un mot sur l'épisode de la très contestée, et parfois contestable sous certains aspects, de notre soeur Marih Stuart, reine d'Ecosse et de France, et légitimement d'Angleterre. Cela peut éclairer l'origine de cette exclusion.

La maçonnerie actuelle prend source en Ecosse de la reconstitution des ligues dissoutes templières, chevalersques, claniques, artisanales et corporatives.  Elles ne connaissaient pas d'exclusion de principe. Si les femmes sont moins présentes, c'est simplement qu'elles sont peu nombreuses dans les structures sociales qui nourrissent ces retrouvailles, y compris celles des tavernes où les rituels initiatiques rapportés d'Orient sont aux origines oubliés, voire incompris.

Pour peu qu'une femme soit chef d'un clan ou transmette le tartan, elle a siège dans ces proto-confréries.

Pour peu qu'une femme soit poétesse, diaconnesse ou formée dans un art royal ou compagnonnique, elle a rang dans ces proto-loges.


Marih Stuart fut tout cela au plus haut niveau. Née en 1542, le 8 décembre, fille de Jacques V et de Marie de Guise, la voici reine d'Ecosse le 14 décembre jusqu'en 1547, Elle sera reine de France le 10 juillet 1559 jusqu'au 5 décembre 1560. Les dates importent. Suite aux incursions anglaises qui en fait n'avaient jamais cessé, Marih avait embarqué pour la France dès 1548 à bord de la flotte envoyée par Henri II de Navarre pour la soustraire au danger. Ce qui noua peut-être le destin futur des loges.

En effet Pierre de Ronsard fut désigné comme son précepteur, lequel a fondé la première Rose-Croix à laquelle il initia Marih Stuart.

Celle-ci quittera la France en 1561, veuve de son mari et de la princesse douarière d'Ecosse, Marie de Guise, emportant avec elle le projet d'unir la Rose et la Croix, les clans et les forces corporatives d'Ecosse. De ce fait, elle contribuera à donner corps à ces proto-loges réunissant noblesse de clan et métiers, et encouragera la préservation de la chapelle Rosslyn achevée en 1486 sur les plans de William Sinclair dont la famille était très influente dans les corporations de métier et qui avait racheté le titre en 1444 avec l'aval de la couronne. Aussi bien elle autorisa le transfert des documents du premier lieu-dit vers la crypte de la Chapelle, ce qui peut expliquer indirectement qu'elle fut préservée par Cromwell quand en 1650 ses troupes détruisirent le château originel.

Ces documents avaient été rapportés de Perse par les Hospitaliers en France sur les indications des archives templières qui leur avaient été remises, peu après 1320. Ceux concernant les rituels d'intégration des ouvriers francs du Temple dans les Chapitres avaient été cachés au Sud d'Edimbourg pour les soustraire à l'ire de Philippe le Bel. Comme la Rose venue des Hautes Vallées avaient fait partie du leg, le lieu fut baptisé Ligne des Roses, ou Rosslyn.

Marih fut exécutée par le parti anti-papiste sous couvert d'Elizabeth, reine d'Angleterre le 8 février 1587 mais dès 1571, les prêtres furent contraints de quitter l'établissement en abandonnant leurs biens, plusieurs statues de la chapelle furent détériorées, et l'autel d'origine détruit. La détention de Marih en Angleterre avait commencé en 1568. Ainsi les écrits de la tradition compagnonnique templière, perse et musulmane, passèrent en partie aux mains protestantes, ce qui explique aussi qu'ils ne s'opposèrent pas à la maçonnerie résurgente.


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Exécution de Marie Stuart (Jane Kennedy bandant les yeux de la reine) par Abel de Pujol

Malgré son exil forcé, les loges sous "Ancient Charges", puis "Auld Charges" se sont développées sous l'impulsion de Marih mais aussi des anglais et des protestants, chacun pensant s'arroger le contrôle des corporations, très puissantes.

Certes on a peu de documents sur ces proto-loges.

Toutefois l'Ecosse avait désigné un surveillant général des Maçons d'Ecosse, Sir Drumond auquel succède en 1583 William Schaw, le futur auteur des statuts qui porteront son nom. Il met au point pour toute l'Ecosse une réglementation des maçons opératifs et des "ateliers" avec trois niveaux "apprenti-entré", compagnon et surveillant. Comme ces ateliers peuvent être distincts des corporations, les Saint-Clair tenteront en vain d'obtenir la séparation de ces structures corporatives, les "ateliers", des "loges" de maçons. Peut-être également pour les soustraire à la rivalité entre catholiques et protestants.

On retrouvera en 1860 à coté de Kilwinning en Ecosse une ancienne version de ces statuts des loges de maçons, les "Statuts Schaw" datée de 1598, donc 11 ans après la mort de Marih Stuart.

Il fut décidé en Angleterre comme en Ecosse par les Couronnes que les Loges Opératives, les Ateliers, ne seraient pas indépendantes des loges qu'on dit aujourd'hui spéculatives mais que chaque atelier serait souché sur une loge de tutelle qui serait comme une mère d'adoption. Leur statut, particulier, fut justement repris plus tard pour les loges d'adoption de femmes filleules d'une loge maçonnique "régulière" (qui respecte la règle et notamment celle excluant les femmes).

Tout est donc allé très vite avec la mort de Marih Stuart, le mouvement dit du Hiramhabisme chez les Jésuites et l'affrontement larvé pour le contrôle des corporations. Il en résulta la querelle des Anciens et des Modernes et en Ecosse même les deux supposées "vraies" premières loges connues, la Kilwinning Lodge et la Loge Mary.

"Vraies" ? Nous voici de retour à la question de la participation des femmes. Car toute cette agitation a conduit au remplacement du troisième niveau de "Gardien" ou "Warden" (chez les Saxons G devient W) par celui de "Maître" avec le rituel hiramhabiste inspiré par des textes bibliques et para-bibliques.

Prendre place dans le corps défunt de Marih, c'était pour les uns venger le meurtre de Marih, trouver le prétexte pour écarter les femmes pour d'autres. Je laisse à chacun le soin de distribuer les rôles. Car il faudrait des développements symboliques au troisième degré qui peut-être surprendraient les Maîtres eux-mêmes.

Ce grade, appellation dans les loges militaires, ou degré et niveau, apparaît dès deux années après la mort de Mary Stuart et donc dans les huit années qui séparent des statuts Schaw connus. Les historiens savent que les "réguliers" se sont attachés à faire disparaître les documents des loges avant la nouvelle régularité, celles que par précaution pour éviter d'inutiles polémiques j'appelle des proto-loges.

Il n'est pas étonnant que l'accord se fit. Car ceux des Ecossais d'obédience catholique,  prétendaient ne pas concevoir qu'une femme put se coucher dans son propre corps pour renaître à l'instar de l'Eglise qui donnait à cette époque l'accès des femmes à tous les niveaux, diaconesse, voire cardinale, sauf prêtre. Prêtresse, cela avait mauvais presse ! Il manquerait à jamais à la femme la colonne perdue ou qui se perd, celle du double Yod, le Y, ce chromosome 353 fois plus petit que le X, qui fond au fil des millénaires et qui donc a besoin de se faire grenouille plus grosse que le boeuf !

Tout ce développement pour dire à l'instar de Marih Stuart que rien sur le plan symbolique ne prédisposait les loges à écarter les femmes qui le furent par le consensus sur ce point des parties qui s'opposaient sur le reste !

Rappelons qu'il est de coutume de dire à la GLCS que tout est donné dès l'initiation au grade d'apprenti, et que l'obtention du grade de maître est l'élévation d'une initiation déjà réalisée. Cela a un rapport étroit avec le principe spirituel et symbolique de mixité laquelle n'est pas une réponse aux injonctions sociales des temps actuels mais un engagement profond sur le plan initiatique.

Patrice Hernu

Seconde partie à suivre prochainement