Père Fouettard 21/12/2019
   

Père Fouettard

Pour beaucoup d’enfants, notamment en Lorraine, mais aussi en Alsace, en Belgique et en Flandres, en Suisse, en Allemagne et en Europe Centrale, où on fête la Saint Nicolas au moins autant que Noël, les réjouissances commencent le 6 décembre par la grande parade de Saint Nicolas, le saint patron de la Lorraine, où le saint avec sa mitre d’évêque et sa longue barbe distribue les friandises aux enfants sages, tandis que, sur le char suivant, s’agite le Père Fouettard, menaçant les enfants pas sages du fouet et des verges.

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Qu’est-ce donc que le Père Fouettard, compagnon et antithèse de Saint Nicolas ? Il a bien des aspects variés : en Lorraine, c’est tantôt le méchant charcutier qui tua et découpa 3 enfants et les mit au saloir avant que St Nicolas les ressuscite, tantôt un démon noir et cornu avec un martinet pour corriger les enfants pas sages et portant un sac pour les enlever. En Suisse, on le nomme Schmutzli, l’homme sale, en Alsace Hans Trapp où on le représente sous l’apparence d’un homme des bois à la chevelure et à la barbe hirsute et poussant des cris sauvages, tandis que les Flamands parlent du Zwarte Piet, qui est un jeune noir et porte un sac pour enlever les enfants.

Qu’en tirer?  On voit bien que, partout, le Père Fouettard joue le rôle emblématique de l’ogre, figure menaçante du Père punissant selon Bettelheim.

Souvent aussi, il est une sorte de démon (et souvenons-nous que le mot « Ogre » serait une déformation d’Orcus, divinité inférieure des Enfers). Surtout, il est la créature des bois, un être sauvage (« sauvage » tire son étymologie de « silvia », la forêt), par opposition à l’homme civilisé, c’est-à-dire, étymologiquement, de la ville ; il représente la violence et les passions, mais aussi la force inarticulée et non dirigée par l’intelligence ; d’où son aspect hirsute et ses grognements. Sans doute tire-t’il une partie de ses origines du dieu Pan que les Chrétiens assimilèrent au Démon, d’autant plus facilement que la forêt est un lieu menaçant. Souvenons-nous que la civilisation monastique s’est développée au Moyen Âge par la domestication et le recul des forêts… Quant à la figure du noir, elle traduit à la fois le souvenir du maure qui menait des razzias sur les Côtes Méditerranéennes et enlevaient des enfants pour les convertir à l’islam ou en faire des esclaves et l’étrangeté d’une peau d’une couleur différente dans l’Europe médiévale. Le Père Fouettard, c’est la figure menaçante de l’Autre.

Souvenez-vous aussi mes FF et SS de la première rencontre de Papageno, l’oiseleur vêtu de plumes, et de Monostatos, le maure, dans la Flûte Enchantée de notre F :. Mozart : l’un et l’autre fuient, effrayés de l’étrangeté de l’apparence de l’autre…et pourtant, tous deux sont de lointains rappels des apparences prises par le Père Fouettard… Quelles lectures, philosophiques et M :. En tirer ?

Un premier niveau de lecture tient à l’opposition entre civilisation et sauvagerie. Qu’est-ce que le sauvage ?  La réponse spontanée tient à l’opposition grecque entre les civilisés et les barbares. Le barbare est différent, celui qui parle une langue incompréhensible, vit sous un régime tyrannique, voire sans lois, et ne domine pas ses passions : chez Eschyle, Xerxes fait fouetter la mer… Le sauvage, c’est l’autre ; il est différent, d’apparence, de mœurs, de langue… Sa différence est visible, tangible, et, partant, irréconciliable avec moi. 

Dès lors que je suis la référence, il est donc nécessairement inférieur. D’où la tendance à le déshumaniser, à en faire une créature mi-homme mi-bête : la différence culturelle se transforme en différence ontologique. Pour autant, la question de l’altérité hante la pensée et la civilisation européenne depuis la Renaissance et la Controverse de Valladolid : On se souvient de la tirade de Shylock rappelant que son corps et ses sentiments sont ceux d’un homme comme un autre. La différence n’est plus ontologique mais culturelle.

Plus avant, Montaigne est sans doute l’un des premiers à interroger la différence culturelle et à opposer les « sauvages » qui vivaient pacifiquement selon des lois sages avant que la « civilisation » les massacre, les convertisse de force à la religion chrétienne et les réduise en esclavage pour rapporter en Europe « quelques perles et épices ». La littérature du XVIIIème siècle développe à l’envi le thème de la « nature » et de la pureté des mœurs des sauvages ». On pense, en particulier, aux Lettres Persanes de Montesquieu, au « sauvage » chez Diderot, voire même à Rousseau qui prône la supériorité du « bon sauvage » mythifié pour l’opposer à la fausseté et à la décadence des mœurs occidentales. Le décentrement nous fait reconnaître l’altérité de l’Autre et relativiser mon propre point de vue.

L’autre est le miroir de soi, mais aussi la règle par laquelle je mesure mes limites ou mes a priori. Surtout, si le sauvage est différent sans être inférieur, il me renvoie à la question des limites de ma propre raison : si les lumières sont partagées, alors, tout est relatif et donc qui suis-je pour tenter d’imposer mon point de vue ? Celui de l’autre n’est-il pas tout aussi légitime ? Jusqu’où aller ?

La lecture M :. de la légende est évidente, quoique multiple :

La première, directement tirée de l’analyse de l’altérité développée par les auteurs des Lumières dont beaucoup étaient M :. est naturellement le respect frat :. : on écoute, on laisse chacun développer sa position, on commente, on apporte sa pierre à l’édifice mais ne critique ni ne polémique pas. Les différentes positions sont légitimes et contribuent à l’édification du Temple. Pour un A :., l’écoute et le respect des points de vue développés sont parmi les premiers enseignements. La fraternité, c’est déjà le respect de l’Autre.

Egalement, l’acceptation de l’opinion de l’Autre nous appelle à réfléchir au sens symbolique du compas qui « symbolise la flexibilité de l’esprit (…) tout en nous rappelant qu’il y a des limites à ne pas dépasser ».

Une étape plus loin, la contemplation du pavé mosaïque nous rappelle que noir et blanc se complètent, que les contraires s’enrichissent et se combinent. Il n’y aurait pas noir ou de blanc visible si l’autre couleur n’était pas là pour faire contraste, comme Saint Nicolas et le Père Fouettard. Ce qui sépare rapproche ; l’un ne va pas sans l’autre. L’Autre est un autre Soi et l’altérité n’est que l’évidence de l’existence de soi, comme le rappelle Lévinas. Après avoir découvert autrui dans son visage, on découvre qu’on est responsable de lui. Le rituel nous appelle à dépasser les antagonismes pour découvrir la conciliation des contraires.

Surtout, l’épreuve du miroir lors de l’initiation est là pour nous rappeler que l’Altérité est aussi au sein de nous-mêmes, que nous sommes à la fois le Soi et l’Autre. C’est toute la démarche M :. qui consiste à se connaître (V.I.T.R.I.O.L. : descendre au fond de soi pour y trouver la pierre cachée) pour connaître l’Autre et le monde. Nous sommes à la fois blanc et noir, sauvage et civilisé, et c’est le travail sur nous-mêmes en tant que M :. Qui, comme le dit le rituel, nous permet de « répandre à l’entour la lumière que [nous avons] entrevue dans les opérations de cette respectable L :. ».

 

Jean-Michel M

 

 
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