La Flûte enchantée, plaidoyer pour la mixité... 21/8/2018

En marge de l’expo BNF sur la Franc-maçonnerie : la Flûte enchantée, un plaidoyer pour la mixité initiatique
   

Mozart féministe ?

Une pièce de l’exposition sur la franc-maçonnerie est consacrée à la Flûte enchantée. De belles photos mais peu d’explications. Il y a peut-être une hésitation cachée : la mixité en loge reste un sujet de débat. Aussi cet hommage reste-t-il discret sur cette dimension de l’œuvre de Mozart, comme elle est en général sous-estimée dans les planches sur le sujet !

Il y a pourtant peu d’ambiguïtés. Tout commence par des accords frappés comme des batteries. Cinq d’abord comme si pour une « sœur » on ne saurait commencer par le travail opératif et silencieux de l’apprenti mais par la quête en nuit de l’inconscient du compagnon… avant de gagner le trois, puis le sept.


Ces accords évoquent donc les coups frappés à l'entrée de la loge maçonnique et rendent ainsi manifestes les trois points de la franc-maçonnerie En effet, Mozart, qui était franc-maçon, avait décidé de faire l'apologie de l’ordre initiatique, dans une œuvre qui lui est entièrement consacrée.

La Flûte enchantée de Mozart est trop souvent considérée comme un opéra léger, naïf et dominé par la féerie. Les spectateurs manquent parfois de recul face à l’œuvre et passent à côté de son sens profond, camouflé par une nébuleuse de symboles maçonniques, étrangers aux non-initiés. Le procédé n’est pas nouveau, beaucoup d’auteurs ou de compositeurs ont écrit des divertissements sous couvert de véhiculer un message plus sérieux, comme Molière, Beaumarchais, ou Wolfgang Amadeus Mozart avec Die Zauberflöte (La Flûte enchantée), « grand opéra en deux actes » sur un livret d’Emanuel Schikaneder. L’opéra est créé le 30 septembre 1791 au Theater auf der Wieden à Vienne, propriété du librettiste, également interprète du rôle de Papageno.

Si l’on vante la partition de La Flûte, le divin Mozart appelait ses amis à porter leur attention sur « certaines paroles » et sur le message véhiculé par le texte, non pas sur les particularismes musicaux. L’intérêt principal du compositeur (qui participa d’ailleurs activement à l’élaboration du livret) se portait sur la force du message de l’œuvre, sublimé par la musique. Un jeu de miroir s'opère entre philosophie, maçonnique ou non, et opéra.

Mozart franc-maçon
La Loge maçonnique de l´Espérance après l´Allumage des Feux


Mozart appartenait depuis 1784 à une loge maçonnique. Si les francs-maçons ne sont guère estimés dans l’Europe du XVIIIe siècle, les loges perdurent et sont tolérées par Joseph II, archiduc d’Autriche de 1780 à 1790. L’étau se resserre lorsque lui succède son frère Léopold II, plus influencé par le clergé. En 1791, lorsqu’il travaille sa Flûte Enchantée, Mozart appartient depuis sept ans à la loge Zur Wohltätigkeit (la Bienfaisance) et s’est approprié les rites maçonniques, tout comme Schikaneder, maçon qui par la suite se fera écarter de sa Loge.

Si le livret de La Flûte enchantée puise dans les mystères de l’Egypte ancienne et dans les pratiques maçonniques, c’est tout d’abord parce qu’un autre théâtre s’était approprié le conte (Lulu ou la Flûte enchantée de Liebskind) à partir duquel Schikaneder et Mozart comptaient travailler. Le compositeur, très épris des idéaux maçonniques qui diffusent la philosophie des Lumières, avait déjà écrit pour le rite des loges Die Maurerfreude en février 1785, ou encore la Maurerische Trauermusiken novembre de la même année.

L’intrigue de La Flûte enchantée de Mozart et de Schikaneder interpelle à la fois par sa simplicité et par sa confusion entre une multitude de personnages et une histoire qui semble abstraite... A l'instar du symbolisme universel, l’aventure ne prend racine dans aucune époque, aucun pays bien que l’on sache Tamino japonais. Elle se déploie par et pour ses symboles qui glorifient la Lumière et la Connaissance, et donc la philosophie maçonnique.

Une nébuleuse de symboles

La Flûte enchantée, mise en scène de Pierrick Sorin et Luc de Wit Opéra de Lyon @Stofleth

Le livret et la partition se complètent en ce sens. Mozart reprend par exemple la symbolique des nombres maçonniques dans sa partition, différenciant le féminin du masculin.

Le symbolisme traditionnel associe le nombre 5 au Féminin, par l’intermédiaire de l’étoile flamboyante qui guide tant le mage que l’initié dans la « nuit - anima - de sa conscience ». Pas étonnant qu’il soit également le nombre d’Aphrodite en tant que déesse de l’union fécondatrice et de l’Amour générateur. Le chiffre 5 complète également le chiffre 3, pour sa part associé à la trinité et au Masculin dans la culture européo-chrétienne. Cela est plus complexe dans la trinité isiaque comme Mozart s’attache justement à progressivement la reconstituer avec une clairvoyance surprenante. Ce procédé est flagrant dans l’introduction de La Flûte qui débute sur une batterie de 5 accords, introduisant une atmosphère obscure, propice au chaos primordial. La deuxième partie de l’ouverture (Allegro) devient quant à elle plus lumineuse, ordonnée et précise. Celle-ci commence et termine par une batterie de 3 accords en Mi-bémol Majeur. Ordo ab Chao. Les batteries d’apprenti, compagnon et maître s’enchaînent et se répondent.

Quant à la distribution des personnages ou des accessoires, elle n’échappe pas non plus à cette logique : 3 Dames, 3 jeunes garçons, 3 instruments (flûte traversière, flûte de Pan et glockenspiel), 3 coups de tonnerre pour annoncer l’une des 3 apparitions de la Reine de la Nuit... L’utilisation des couleurs n’est pas anodine et permet de « catégoriser » les personnages. La Reine de la Nuit et sa suite (les 3 Dames ainsi que Monostatos le Maure) sont vêtus de noir ou d’argent (l’argent est également un symbole féminin, la couleur coté plateau du « secrétaire », celui des « secrets »), tandis que Sarastro et les prêtres revêtent des habits blancs et dorés, symboles de lumière, de pureté et du masculin. Sur la scène, ils sont du côté du plateau de l’orateur.

Les références sont si subtiles qu’elles ont pu parfois en paraître « secrètes » avant de se résoudre dans une synthèse finale « lumineuse ».

En marge de l’expo sur la Franc-maçonnerie à la BNF La Flûte enchantée, plaidoyer pour la mixité initiatique

Les personnages principaux sont ainsi souvent associés à une « couleur » musicale, voire à une tonalité. Par exemple, dans l’acte II, le seul aria de Sarastro est doté de 4 dièses (soit une tonalité en Mi-Majeur) qui fait l’exception au triptyque Mi-bémol Majeur/ Sol-Majeur/ Ut-Majeur que Mozart utilise tout au long de la pièce. Mozart utilise pleinement le symbolisme de la gamme sur lequel nous reviendrons (dans une prochaine lettre) : tout converge vers le moment où hommes et femmes retrouvent leur parole commune perdue, leur « ré-sol-ut –ion ».

La dualité au centre de l’œuvre

Le livret repose sur la dualité Lumière-Connaissance/ Obscurité qui parcourt toute l’œuvre et apparaît à la lutte du Jour (représenté par Sarastro), contre la Nuit (la Reine de la Nuit), subtilement superposé au Bien et au Mal dans la transcendance et non dans l'immanence à l'instar du pavé de Moïse...

La Grande Loge des Cultures et de la Spiritualité attachée à une saine mixité, mais reconnaissant les obédiences mono-genre, ne peut manquer de souligner que cette opposition scénarise également la lutte de cette époque entre loges masculines et féminines. A Vienne particulièrement, une obédience prétendument « d’Adoption » s’était constituée comme Ordre des Mopses. Cette maçonnerie dans la droite ligne de l’ordre féminin intérieur des Templiers, l’Ordre de Notre Dame dit de Sion en partie pour le discréditer, était défendue par Mozart et son librettiste Schikaneder. En France la Princesse de Lamballe avait également constitué un ordre féminin totalement indépendant et reconnu par la Grande Loge d’Ecosse. Marie-Antoinette avait préféré rester membre des Mopses, en raison de son attachement à ce courant autrichien des Lumières, pourtant au grand dam de notre frère Louis XVI. Les loges masculines non jacobites, c’est-à-dire reconnues par les très conservateurs anglo-saxons, cherchaient régulièrement à discréditer les loges féminines. Lamballe finit par y perdre la tête (nous y reviendrons également dans la saga des grandes initiées). Mozart fait à cet égard preuve d’une grande modernité ou d’un grand respect de la tradition véritable où les femmes ont toujours été l’égal des hommes, comme Marie Stuart le fut et le paya en partie de sa vie.

Aussi bien il est totalement réducteur de voir dans la Reine de la Nuit l’incarnation du Mal comme c’est souvent le cas dans certaines interprétations simplistes. Elle s’oppose certes au Jour et à la Lumière purement solaire, en raison de son titre, mais aussi dans ses apparitions. La Reine de la Nuit n’apparaît qu’au clair de lune, symbole de l’aspect intérieur de la lumière comme au début de l’acte II quand elle demande à sa fille de tuer le prêtre Sarastro.

L’astre lunaire est également un symbole de l’anima, du subconscient que la Reine et ses Dames arborent jusque dans leurs tenues ou dans leurs accessoires.

En marge de l’expo sur la Franc-maçonnerie à la BNF La Flûte enchantée, plaidoyer pour la mixité initiatique

Ce conflit original trouve cependant son dénouement dans l’union de Tamino et de Pamina, qui incarnent l’égalité la plus parfaite, celle du couple parvenu à surmonter tous les obstacles. Le Féminin et le Masculin entrent main dans la main dans la Lumière de la Connaissance, l’harmonie est retrouvée et un nouvel âge d’or peut commencer. Ainsi se trouve réuni ce qui est épars : la Reine de la Nuit revêt bien plus les habits de la révolte contre la domination masculine que ceux du Mal.


Le procès fait à la gent féminine

Dans sa « triade italienne » écrite entre 1786 et 1790 (Le Nozze di Figaro, Don Giovanni, Cosi fan tutte), Mozart et son librettiste Lorenzo Da Ponte célèbrent la femme futile, frivole, coquette et bavarde ainsi que la domination de l’homme sur ces mégères. Homme du siècle qui impose ces comportements aux femmes pour les disqualifier. Cette base va servir à développer le contre-argument de la Flûte Enchantée, incarné par Pamina : la femme est l’égal de l’homme si elle sort de la zone de confort que lui impose la société.

Si un procès est fait à « une » gent féminine, c’est celle à laquelle Pamina, « initiée » sur une voie commune entre hommes et femmes, n’appartiendra plus à la fin de l’opéra. Dans l’acte I, les trois Dames qui apparaissent voilées (du voile de l’ignorance comme dans l’initiation isiaque que pratiquaient les écossais pour les leutons et les leutones) abattent le serpent qui menaçait le jeune prince grâce à leurs javelots d’argent. Une fois la bête éradiquée, elles contemplent le prince qui s’est évanoui et s’ensuit un trio léger, dans lequel elles se disputent pour avoir la garde du jeune homme. Ce trio - dans un genre plaisant qui faisait alors fureur à l’opéra- comique - est une représentation caricaturale de la femme de salon du XVIIIe siècle. Bon nombre de sentences moralisatrices se trouvent disséminées au cours de l’œuvre, notamment par Sarastro, à l’encontre de ces femmes ignorantes qui préfèrent le bavardage et le flirt à la Vérité ou du moins à sa recherche telle que la confère l’initiation maçonnique.

L’avènement de l’égalité homme/femme

Mais l’heure de l’égalité entre les sexes est proche. Pamina, d’abord « prisonnière » du prêtre Sarastro, représentant des clergés patriarcaux qui ont instrumentalisé la tradition initiatique, souffre d’une ascendance compliquée. Dans l’acte I, son refus de l’amour vulgaire du Maure Monostatos et son évanouissement préliminaire, lequel fait référence au début de l’initiation maçonnique, lui permettent de se révéler comme un cœur pur à Sarastro.

« Lève-toi et sois heureuse, mon enfant, car je n’ai pas à te poser de questions pour tout connaître de ton cœur », Sarastro, Acte 2 Bref, je te reconnais pour sœur en humanité et fraternité.

Pamina ne participe véritablement qu’à deux des quatre épreuves initiatiques de l’apprenti maçon, celles de l’Eau (Féminin) et du Feu (Masculin). Dans le livret, ces épreuves sont rassemblées et dissimulées. Mais l’attention doit être portée sur ce qui se passe avant ce rite, quand Pamina guide le jeune prince : « En tous lieux je serai à tes côtés. C’est moi-même qui te conduirai, et c’est l’amour qui me guidera. Il jonchera de roses notre chemin, car les roses sont toujours près des épines.»

À l’issue des deux dernières épreuves, la princesse est consacrée comme l’élément nécessaire à la constitution du couple parfait. Elle sort à ce moment du Royaume de la Nuit. Après le chœur des prêtres de l’acte II, Sarastro lui ôte son voile, signe de son ascension vers la Connaissance et la Vérité, lui permettant ainsi de devenir l’égal de Tamino.

Si le passage d’un monde à un autre de Pamina l’oblige à se détacher de sa mère, il est salvateur tant pour elle que pour la femme en général, puisqu’il lui est désormais permis de se positionner en tant qu’égale de l’homme. A la fin de l’opéra, la perfection du couple Tamino et Pamina est totale : ils sont parvenus à devenir « Göttern gleich » à savoir l’égal des dieux, qui eux, ne souffrent d’aucune discrimination de genre.

Mozart montre dans son opéra que l’accès à la connaissance est universel et concerne les deux sexes, l’un n’étant pas inférieur à l’autre pour qui veut accéder à la Vérité. Par ses symboles, sa musique et le message qu’elle porte, la Zauberflöte amorce la réhabilitation de la femme dans la sphère du Savoir. Hegel écrira ainsi du chef-d’œuvre : « Le Royaume de la Nuit, la Reine, le Royaume du Soleil, les Mystères, les Initiations, la Sagesse, l'Amour, les Épreuves, à quoi s'ajoute une espèce de morale du juste milieu, qui dans sa généralité est excellente, tout cela, combiné à la profondeur, à la grâce enchanteresse et à l'âme de cette musique, élargit et comble l'imagination, et réchauffe le cœur ».



Ce texte (recomposé par Patrice Hernu) est en partie inspiré d'une présentation de la Flûte par Juliette Masselis pour France Musique. Il est toutefois amendé, complété et précisé sous l'équerre et le compas.

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